Association des Déportés et Internés Résistants et
Patriotes de Paris

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TEMOIGNAGE - GEORGES PETIT

RETOUR A LANGESTEIN
Dans le premier passage que nous donnons, l'Auteur relate sa visite à l'emplacement du camp de Langenstein, au cours d'un pèlerinage effectué en 1994.
Il l'avait quitté quarante neufs ans plus tôt, lorsque les SS en avaient entrepris l'évacuation devant l'avance des troupes américaines.
Le second et le troisième passages se rapportent à deux épisodes de cette " marche de la mort " qui traîna les prisonniers exténués, le long des routes de Saxe, durant douze jours et sur plus de deux cents kilomètres.

LE CAMP

J'avançais en diagonale dans le grand espace d'herbe douce et vivante qui avait envahi l'ancienne place d'appel.
J'arrivai bientôt à la bordure du bois dans lequel se trouvaient nos blocks.
Des sentiers étaient aménagés pour la visite.
J'en suivis un qui montait entre les arbres.
Ce bois clair me paraissait inchangé.
Comment les fûts de ces chênes, de ces hêtres et de ces pins pouvaient-ils n'avoir pas grossi en cinquante ans ? était-ce de nouveaux arbres remplaçant les anciens ? ou, plus simplement, l'infidélité de ma mémoire qui projetait sur la futaie de 1944, la vue que j'avais maintenant ?
je l'ignorais, je savais seulement que je ne m'attendais pas, à ce moment, à trouver le passé si présent.
Anxieux de ce retour, ma fuite de la réunion avait été un coup de tête pour surmonter mes craintes.
Désormais apaisé, je marchais dans le camp, calme, presque heureux.
Froissant les feuilles mortes de mes pieds bien chaussés, je ne percevais que les bruits attendus d'un sous-bois au printemps ; bruits familiers miraculeusement présents dans ce lieu où naguère régnaient les cris de la colère et de la douleur, la misérable parole, la parole tordue du camp.
Ce grand pré que je venais de traverser et ce sous-bois, étaient-ils l'image retrouvée des lieux avant le camp ?
J'y étais venu décharger les wagons de planches, mais cela ne constituait pas vraiment un souvenir pour moi.
Je n'avais de souvenir que celui de l'étendue boueuse de la place d'appel, et ce souvenir lui-même était bien flou. Je n'arrivais plus à en former une image précise dans mon esprit, cela s'effaçait comme s'était effacée l'image de la foule sauvage qui l'habitait. Je me souvenais des paysages de Thuringe quand nous posions des rails sur les pentes de l'Ettersberg, de la tour de Buchenwald sous laquelle nous nien finissions pas d'entrer chaque jour; de " l'arbre de Goethe " au pied duquel poussaient des pissenlits, des blocks du grand camp qui, vus des baraques de quarantaine, semblaient des sortes de logements collectifs anodins et bien entretenus, je me souvenais même des bordures de thym qui entouraient ces blocks ; mais tout cela datait des débuts, de l'époque où j'avais encore des étonnements et un reste de liberté de pensée.
Plus tard, les paysages ne se sont plus imprimés dans ma mémoire, le champ de mes pensées s'est rétréci et durci autour de lambeaux de réflexion et d'obsessions d'aliments, le décor de ma vie n'a bientôt plus été formé que de quelques camarades intimes se détachant mal d'un halo de paysages indécis, d'installations approximatives et d'une foule indifférenciée d'hommes en haillons, criards et pouilleux, mes compagnons de camp.
Près de l'emplacement du block 4, celui qui était le plus rapproché de la barrière électrifiée, un grand pin s'était abattu l' hiver précédent sur les vestiges de la clôture.
Les poteaux de ciment qui commençaient à se désagréger sur place et dont on pouvait voir les ferrures avaient été écrasés, les fils barbelés qui rouillaient sur leurs supports avaient cédé et je contemplais l'inexorable et patient travail d'effacement du temps.
Plus bas vers l'entrée, les dalles de ciment armé qui constituaient le sol des cuisines se disjoignaient par endroits et s'effondraient sur les caves abandonnées.
Les ronces et les épines qui s'étaient multipliées à la limite de la zone boisée où se trouvaient les blocks, gagnaient peu à peu sur l'espace de la place.
La clôture interne qui séparait les blocks "Junkers" du reste du camp n'était plus visible, ces blocks avaient disparu comme les autres, l'herbe était intensément verte.
Je parvenais mal à me remémorer l'étendue blafarde de la place d'appel les matins d'hiver. La nature obstinée avait lavé nos traces.
Dans le haut du camp, où la carcasse de l'arbre des pendus avait été rafistolée de plastique et de fil de fer, trois biches détalèrent à mon passage.
En quelques bonds zigzaguant elles traversèrent la place où cinquante ans auparavant, des milliers d'hommes dépenaillés, muets et résignés, étaient immobilisés dans l'attente que les obsédés du dénombrement aient rectifié leurs erreurs de calcul.
Non loin de là, une façade avait été reconstituée.
Je poussai le battant et, comme dans le film où Charlot soldat passe une porte intacte dans les décombres d'une cloison écroulée, cette porte s'ouvrit sur un lieu incertain, à la fois dedans et dehors, baraque et sous-bois, actuel et passé.
Le mélange fade des odeurs de sueur et de plancher mille fois lavé et relavé avait disparu.
À mille lieues des rencontres importunes, des marchandages et des criailleries, des disputes sans objet et des paroles vides, je sentais la mousse du sous bois et j'entendais le chant têtu des passereaux marquant leur territoire.
La végétation, ce printemps, éclatait comme elle éclate chaque année.
Où étaient donc ces oiseaux au printemps de 1945 ? les bourgeons ne s'ouvraient-ils donc pas à l'extrémité des rameaux ?
N'y avait-il pas d'herbe entre les coulées boueuses des sentiers, rien d'autre que la glaise grisâtre de la place d'appel ?
Ou plutôt, n'était-ce pas qu'en ce temps, ma tête sourde et trop inclinée ne voyait plus que l'espace réduit où se posaient mes pieds, n'entendait plus que l'obsédant piétinement de notre multitude ?
Je poursuivis longtemps cette promenade solitaire.
Touriste déçu, je ne retrouvai pas le camp que j'avais tant connu.
Je ne retrouvai que le décor d'événements lointains de mon passé, et ce décor, cependant, eut un étrange effet : je me sentis envahi par une nostalgie inattendue, la nostalgie, me sembla-t-il, d'un temps que j'avais cru entierement voué à la désolation et qui m'apparut, à ce moment, aussi le temps de ma jeunesse, le temps de ma force devant l'adversité aveugle.
Je ne regrettai pas notre pitoyable laideur, ni la résignation qui avait si sûrement doublé les barbelés de notre enfermement, ce que je regrettai, c'était que ce temps ne fût plus.
Du coup, je compris mieux les camarades dont les récits de captivité m'agaçaient jusqu'alors, car on ne peut éviter de grossir le trait lorsqu'on veut exprimer la nostalgie d'un temps dont on a affirmé si fort qu'il était le temps du seul malheur.

LE DERNIER PETIT BOIS


Matin du 21 avril 1945
L'ordre de départ nous réveille alors qu'il fait encore nuit.
Personne ne bouge.
Les SS ne s'attendaient pas à cette résistance spontanée.
Quoi faire ? comment remuer cette foule exténuée ? cogner ?
Ils le font, c'est même la première chose qu'ils essaient, ces automates, mais sans résultat.
Pourtant, hier nous n'avons pas marché.
Nous n'avons pas eu de pain non plus et nous avons mal dormi.
Ai-je même dormi ? N'ai-je pas plutôt perdu conscience un temps ? et puis, qu'est-ce donc que le sommeil, hors le rêve et le repos, hors la reconstitution des forces d'esprit et de corps ? je n'ai pas rêvé cette nuit et maintenant, me voilà bien incapable de me lever.
Comment repartirais-je dans cet état ?
Autour de moi, d'ailleurs, c'est la même inertie.
Nous ne pouvons plus nous lever, nous ne pouvons plus rien faire.
Je ne crois pas que les SS comprennent vraiment ce qui se passe à ce moment, mais ils ne tirent pas : ils ont l'ordre de liquider les traînards en fin de colonne, pas de nous tuer tous sur place. Ils doivent nous faire marcher. Ils redoublent donc de cris et de coups, ils nous secouent, ils essaient de nous mettre debout... et ils apprennent la persévérance !
Car ils finissent par nous faire lever, un à un, péniblement mais ils nous font lever. Spectable désolant: nous sommes debout, en équilibre précaire sur nos deux jambes légérement écartées, immobiles. Comment vont-ils nous mettre en route ?
Les cris et les gémissements me parviennent amortis. je suis comme un boxeur en état de k. o. technique et le round n'est pas encore commencé ! je ne vois personne de connaissance autour de moi.
Soir du 21 avril J'avais quitté le camp parce que je ne voulais pas, en restant, courir le risque d'une possible liquidation.
J'avais, ensuite, repoussé toute tentative d'évasion en raison de la faiblesse des chances de réussite. Maintenant, mon épuisement augmente considérablement les risques de la marche au moment même où l'approche de la nuit rend enfin réalisable la résolution prise le matin de m'évader.
Le moment de la décision vient avec les premiers signes du crépuscule. La bordure d'un bois, sur la droite, épaissit justement l'obscurité. je lançe à mon gardien : "Ich fahre" et je pars.
Croyant courir, je trottine quelques mètres, juste assez pour sortir de la chaussée et, épuisé, je tombe le nez en avant dans le fossé garni de buissons.
Submergé de fatigue et de peur, le coeur cognant dans ma poitrine et n'entendant que ce coeur affolé, je m'étonne d'une telle faiblesse, j'oublie le monde et, attentif à mon seul corps, je me glisse dans l'apitoiement de moi-même. il faudrait que je m'éloigne un peu mais je ne me sens capable de rien que d'attendre, plié en deux, que mon souffle revienne et que la paralysie qui me cloue sur place s'estompe.
En m'évadant avant la nuit et avant que l'épuisement ne m'allonge sur la route, j'ai enfin tenu la promesse faite dans le petit bois du matin, dans le dernier petit bois de cette épouvantable randonnée.
Le piétinement de la colonne en marche s'estompe, puis il disparait. C'est par sa disparition que, maintenant, son obsédante présence se révèle.
Plus aucun bruit ne me parvient de la route miraculeusement déserte.
La fin de notre piétinement signifie la fin de la marche, la fin du camp. Mais cela est-il possible ?
Cette totale domination, cette irréfutable négation de nos êtres peuvent-ils S'effacer ainsi, en quelques secondes ?
Suis-je vraiment libre ?
Suis-je encore vivant ?

 
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