Association des Déportés et Internés Résistants et
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TEMOIGNAGE - ANDRE MIGDAL


MERDE COURAGE

Georges ALLARD, né le 16-06-1916 à Paris - immatriculé 31090 en arrivant à NEUENGAMME via BUCHENWALD et COMPIEGNE venait du camp de VOVES.
Il faisait partie de mon convoi arrivé le 24 mai 1944.
Nous avions très souvent eu l'occasion d'être ensemble dans nos différentes activités au camp, lorsque tout était encore possible - humain.
Ainsi, Georges (moi je l'appelais Jean) était à l'orchestre, il jouait du violon qu'il pratiquait avec amour, respect - à défaut peut-être de grand talent.
Il s'adonnait aussi à la poésie.
Il pratiquait aussi le sport qui le passionnait, l'enseignait auprès de nous, ses camarades, et curieusement, c'était la boxe - ce sport lui imposait certaines violences en contradiction avec le violon, le théatre, le chant , la poésie.
Mais au camp de Voves, toutes ces pratiques sportives, intellectuelles, clandestines relevaient finalement d'une très haute discipline personnelle, collective, d'où ce rayonnement exemplaire.
Georges (Jean) se retrouva mêlé dans les nombres indistinctement confondu dans la mouvance arbitraire des départs en Kommando - celui de Brêmen-Farge, à la construction de la base sous-marine " Valentin ".
Ni plus, ni moins que les autres venant de Voves, les ravages physiques s'accélérèrent, la mortalité ouvrait grande ses vannes au robinet du désespoir.
Pourtant Georges (Jean) était doté d'une bonne condition physique, presqu'athlétique, en tout cas robuste, et rien ne laissait supposer une disparition aussi invraisemblable, aussi misérable qu'inattendue comme la sienne. Georges Allard est décédé le 5 mars 1945 à Bremen-Farge.
Depuis notre arrivée, bien sûr, les pertes étaient déjà considérables, ce rythme effrayant nous posa de multiples problèmes pour tenter d'organiser une survie devenue absolument nécessaire.
Comment réduire si possible ce courant irréversible de la mortalité avec nos simples moyens ?
Nos volontés ?
Nos courages ?
Certainement notre inconscience.
Georges (Jean) me proposa un jour, en rentrant de la base sous-marine de tenter de se faire admettre quelques jours, voire quelques heures au revier pour se " reposer ".
Il imagina un scénario qui devait aboutir à ces fins, hélas, même la sienne.
Il me proposa donc la formule de son " sésame " : ...si tu es courageux... un coup de couteau à la cheville... un peu de merde dessus... un ulcère... un peu de température... une admission au revier... comme prévu... du repos... récupération de nos forces... et le tour est joué.
Il faut savoir composer avec le diable !
Allez ! vas-y Mickey !...
Regarde-moi...
Georges (Jean) avait une entaille à la cheville pas très profonde, comme la mienne.
Georges (Jean) avait mis " sa merde ", comme j'avais mis la mienne.
Georges (Jean) est mort fou d'une scepticémie générale qui l'a emporté rapidement.
Il délirait sur un tas d'immondices près de la baraque des cuisines du camp, à Farge, sans jamais être entré au revier, sans jamais avoir pu interrompre ce cycle infernal.
Quant à moi, il me reste une cicatrice sur le bas de ma jambe, comme une petite pastille - comme le cadre d'une photo permanente qui me renvoi le visage de Georges (Jean)... avec le coup de couteau, ses yeux fraternels - et aujourd'hui ce témoignage pour qu'il reste dans une mémoire - Georges Allard (Jean) mon camarade, mon frère de misère, martyrisé, pour qu'il entre à présent dans le registre de nos histoires, le livre ouvert de tous les possibles.
Refaire sa connaissance jusqu'à son visage.
Le reconstruire en quelque sorte.

A Meursac, le 3 octobre 2001
André Migdal, ex 30655 KZ Neuengamme.

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