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Auteur des " PLAGES DE SABLES ROUGE ", survivant de la déportation
et notemment de la tragédie de LÛBECK, ANDRE MIGDAL nous livre ici
plusieurs courtes nouvelles.
C'ETAIT PEUT-ETRE UN CHOPIN
Le temps d'apprendre les premiers rudiments du " SAVOIR MOURIR "
en déportation qu'il fallait s'installer et composer avec ce néant.
A savoir faire en sorte d'éviter d'être dans un premier rang, d'être
plutôt au milieu au départ des kommandos, de ne pas être au début
de la file lors de la distribution de la soupe.
Bien d'autres finesses encore inexplicables pour un débutant?déporté.
Le temps de composer un autre personnage que moi?même pour ne pas
s'exposer dans la routine ancienne des souvenirs.
Amours , famille, résistance, idées, ce lourd fardeau du passé qui
désormais n'avait plus cours.
Préambule évident pour arriver au camp de Brêmen?Farge, kommando
extérieur du camp central de Neuengamme.
A signaler l'importance de ce kommando.
Affecté pour l'essentiel de ses effectifs à la construction d'une
base sous-marine dite " Valentin " soit environ 2500 à 3000 détenus.
de toutes nationalités.
Une astuce d'importance encore à signaler.
Compte tenu du lieu, il n'y avait en tout et pour tout que quelques
baraques, dont le revier (infirmerie).
" Loger " autant de déportés en surface était donc impossible, mais
pour les créateurs de génie hitlériens rien n'était impossible.
Il y avait un bunker énorme, enterré assez profond et dont l'accès
unique était un simple escalier.
C'est dans ce bunker que la plupart des déportés étaient entassés,
soit environ 1500 détenus.
Dans une promiscuité effarante, une saleté et puanteur inqualifiables.
Donc l'astuce pour résorber cette " population " interchangeable
consistait à faire travailler de nuit une moitié des effectifs,
et l'autre moitié à dormir de jour.
En fait, les chalits n'étaient jamais vides ou froids, puisque les
uns et les autres se relayaient dans une alternance aussi microbienne
que précaire.
Compte tenu de mon arrivée relativement tôt dans ce camp, j'avais
eu la "chance" d'être incorporé dans une baraque en surface et pour
plus de précisions la N°5 avec le " Lagereltester ", c'est à dire
le chef de baraque Wily dit américain et son valet Alfred que j'avais
baptisé la pingouin.
Tous deux d'excellents criminels.
Tous deux rompus à ces éliminations des quelques détails.
Le camp proprement dit était isolé dans des dunes de sable à perte
de vue.
Une ceinture de barbelé, un ou deux miradors, juste de quoi faire
oublier la présence de cette petite usine à tuer, malgré les allées
et venues des colonnes de déportés qui allaient de la base au camp,
soit environ 4 à 5 kilomètres.
Voilà très rapidement pour le décor.
A présent il faut pénétrer dans la baraque N°5 là où il faut s'installer
à partir de rien.
Deux par châlit, c'est presque bien.
Une paillasse en état de putréfaction, c'est presque habituel.
La vermine en supplément, c'est classique.
Pour aller pisser ou chier c'est plutôt un drame.
C'est toute une chaîne qu'il faut déranger et cela reste une source
de conflits inévitables.
C'est devenu pratiquement une forme d'indifférence.
La vessie ou le ventre ne font plus partie des usages humains normaux.
Il reste à découvrir les tables du réfectoire, les bancs, situés
dans le prolongement du dortoir.
C'est l'endroit où chacun peut se regarder au sortir d'un sommeil
bâclé, là où la parole peut encore signifier une présence.
Ce temps très court est un parcours obligé avant de sortir avec
précipitation pour se rendre sur la place d'appel, à quelques pas.
Oui, mais l'appel risque de durer des heures.
Qu'importe le temps.
J'ai vu une fois en plein hiver, un kapo diriger un jet d'eau sur
un déporté jusqu'à ce qu'il gèle. Un détail de moins me direz?vous,
mais ne vous avisez pas d'essayer...
c'est froid et c'est mortel.
C'est bien joli tout ça, mais que vient faire Chopin dans cette
baraque ? Nous y voilà.
J'ai simplement omis de dire que chaque mouvement nécessaire depuis
le lever, jusqu'au réfectoire, du réfectoire à la place d'appel,
est effectué à une vitesse grand V.
Jamais au grand jamais, les commandements SS ou des kapos n'ont
été sans hurlements, sans ce " SCHNELL !!! " rentré de force dans
les mémoires de chacun ou chacune des déportés.
Ce qui explique cette dépense d'énergie inutile sous cette contrainte.
Ce qui explique aussi que nous n'étions pas là pour critiquer notre
habitation et ses services d'intendance.
Et bien malgré ces passages ultra rapides entre la baraque et le
dehors, j'avais remarqué sur un banc du réfectoire un déporté bizarre.
Oui j'ai dit bizarre.
Bizarre parce qu'il était propre, pas du tout affolé aux ordres
des kapos, il avait un béret noir de " notable " ce qui lui conférait
sans doute une quasi immunité.
Durant toutes ces précipitations, il restait assis sans le moindre
regard autour de lui, sans la moindre crainte, presque dans un état
second d'indifférence et d'isolement total dans ce chaudron d'agressivité.
Vous dire que j'étais intrigué par ce type de créature qui naviguait
entre la mer cruelle du lieu, et le calme de sa vague apparence.
Il vivait sa " romance " sur un clavier de bois fabriqué dans une
caisse, avec des notes muettes, qu'il tapotait comme des caresses.
Bizarre non ? Il avait du papier à musique, des crayons..
alors que c'était répréhensible sevèrement, jusqu'à une condamnation
à mort.
Il inscrivait ses notes nées de son imagination en laissant à côté
de lui le film des épouvantes.
Vous dire qu'il était Polonais reste dérisoire dans ce paradoxe.
Combien de fois je tentais de regarder vers lui ce qu'il faisait.
Combien de fois j'essayais d'accrocher son visage , pour voir ne
serait?ce que la couleur de ses yeux, ce à quoi il ressemblait.
Bizarre aussi de donner l'impression d'une activité culturelle dans
cette mascarade contraire aux principes nazis de cette volonté anti-intellectuelle.
J'ignore pourquoi il était planté dans ce décor comme un symbole
refusé des autres temps.
J'ignore aussi la raison, jusqu'à croire qu'il était un pion protégé
pour faire apparaître une sorte de pseudo-culture.
J'ai tout essayé pour rencontrer son visage.
J'ai tout tenté pour m'approcher de lui.
Je n'ai jamais réussi.
Jusqu'au jour où en rentrant dans la baraque, où il était soudé
sur son banc à écrire son imaginaire, je me suis mis à siffler assez
fort pour qu'il entende un court passage de ce que je voulais être
" la polonaise " en la bémol de Chopin.
Miracle, il m'a regardé.
J'ai vu son visage, ses yeux subitement allumés comme une sorte
de réminiscence.
J'avais même l'impression qu'il me disait merci.
Voilà.
Je n'ai jamais rien su de lui.
Ce qu'il est devenu .
Ces compositions ?
Que sont?elles devenues ?
Et si c'était un Chopin ?
André Migdal
ex 30 655 KZ Neuengamme
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